Exploration d’un territoire en transition
- Année: 2020
- Lieu: Genève (CH)
Comment écrire l’histoire d’un monde pour la transmettre à des inconnues venues d’ailleurs, du futur ou d’autres planètes ? « C’est une mission bien délicate » – devait se dire le président des États-Unis Jimmy Carter quand, en 1977, il leur adressait ces mots en vue d’envoyer le vaisseau Voyager dans l’espace :
« Voici un présent d’un petit monde lointain, un témoignage de nos sons, de notre science, de nos images, de notre musique, de nos pensées et de nos sentiments. Nous essayons de survivre à notre époque afin de pouvoir vivre dans la vôtre. Nous espérons qu’un jour, après avoir résolu les problèmes auxquels nous faisons face, nous pourrons nous joindre à une communauté de civilisations galactiques. Ce disque représente notre espoir, notre détermination, et notre bonne volonté dans un univers vaste et impressionnant. »
Caillasses. Protocoles pour l’exploration d’un territoire en transition naît de la même préoccupation. Nous avons été invitées à réfléchir à la transformation en un centre d’activités tertiaires et d’habitation d’une grande portion de la ville : le PAV, un périmètre historiquement dédié à la production artisanale et industrielle. Les enjeux du projet PAV ne pouvaient être abordés uniquement du point de vue de la planification ou de la politique – qu’elles soient en faveur ou contre le projet. Tout le monde s’est déjà exprimé : architectes et urbanistes, citoyennes et élues, entreprises et investisseuses, syndicats, associations d’habitantes… Leur multiplicité, leur diversité et leur pluralité doivent être considérées, voire densifiées, compte tenu de la présence d’actrices, humaines et non humaines, qui, bien que fortement concernées, sont rarement questionnées lors de prises de décisions.
Alors, nous avons préféré interroger l’actrice la plus silencieuse, mais la plus présente dans le projet PAV : la pierre. Accusées de stérilité et blâmées pour leur austérité, la pierre et les matières qui en dérivent sont généralement opposées à la spontanéité anarchique du vivant. Passif, inerte, froid : le minéral est parmi les éléments celui que l’humanité a le plus facilement domestiqué. Sa transformation en béton, bitume et ciment – et l’emploi massif de ces derniers –, caractérise la société issue des révolutions industrielles, de l’hygiénisme et de l’économie de marché. Bien qu’omniprésent en zone urbaine et jouant un rôle essentiel dans le maintien de la vie terrestre en nous reliant aux plantes, aux bactéries, aux champignons, le minéral est très souvent perçu négativement. Le cœur des méchantes en est même constitué… Afin de rendre visibles les implications de cette transformation, ici et ailleurs, nous avons abordé l’exploration du territoire en articulant recherche artistique, connaissances scientifiques et culture du quotidien.
Comment considérer le minéral avec bienveillance, comme un interlocuteur sérieux, un acteur concret ? La collaboration avec des expertes nous a permis de nous mettre à l’écoute de la pierre, d’ouvrir un dialogue avec les animaux, l’eau, les plantes, les tractopelles, mais également d’aller à la rencontre de nombreuses personnes, avec leurs espoirs et leurs craintes. Nous voulions échanger autour des manières de vivre la ville, et nous mettre en réseau pour rejoindre des objectifs communs : face aux enjeux climatiques des prochaines décennies, travailler à une alliance entre les minéraux et les espèces vivantes – êtres humains inclus – qui dessinent et habitent ces espaces.
Il va de soi que dans ce qui précède, les formes au féminin incluent celles au masculin.